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Les mésaventures d’une Israélienne à l’aéroport de Berlin

jeudi 25 juillet 2019

Amusante et intéressante la relation par Ilana Hammerman, israélienne, de son interrogatoire à l’aéroport de Berlin.


"Questionnée à l’aéroport de Berlin sur mon nom de famille israélo-iranien, je ne peux m’empêcher de penser aux souffrances endurées par les Palestiniens à chaque checkpoint militaire israélien", relate Ilana Hammerman dans Haaretz

“Voyagez vous seule ?” — “Oui.” “D’où venez vous ?” — “De l’hôtel.” “Avez vous préparé votre sac à dos toute seule ?” — “Oui.” “Etait-il avec vous tout le temps ?” — “Oui.” “Est-ce quelqu’un vous a donné quelque chose en particulier, un cadeau par exemple ?” — “Non.” “Vous comprenez pourquoi on vous pose ces questions, c’est parce-que euh … “ — “Oui, je sais.”

Maintenant l’officier en charge de la sécurité regarde mon passeport.
Une élégante et belle jeune femme, avec une ravissante et abondante chevelure noire ondulant sur ses épaules, et de beaux yeux noirs.
J’en aurais été vraiment charmée, mais, hélas, la routine et la morosité de l’aéroport de Berlin jetaient un voile plutôt terne sur toute cette éclatante jeunesse.
En lieu et place d’un beau collier de perles qui aurait été du plus bel effet sur sa chemise blanche, pendouillait à son cou comme une sorte de laisse, rouge et bleue, au bout de laquelle était accrochée une étiquette portant son nom.

“Quelle est l’origine de votre nom ?” me demanda-t-elle.

“Mon nom est Ilana Hammerman Nieraad. Qu’entendez vous par " l’origine de mon nom ?” —“Quelle est l’origine de de votre nom de famille ?” demanda-t-elle à nouveau. “Qu’entendez-vous par là ?” Je me fis un peu plus précise : “Que vous voulez vous exactement savoir ?”

Alors, d’un ton très posé, elle m’expliqua très courtoisement :

"Eh bien, si, par exemple, on venait à me poser la même question, je répondrais que mes parents viennent de Lybie, et que c’est là l’origine de mon nom."

“Ah, d’accord, là je comprends” lui répliquai-je.

“Ainsi, vous voulez que je vous raconte que mes parents viennent de Pologne ? Il vous est important de connaitre mes origines ethniques ? Et qu’en est-il du brassage des populations, de mon enfance ?” — “Je suis restée une enfant, une authentique enfant" me répliqua-t-elle avec enthousiasme.
Mais j’ai passé une session d’un mois, avant de commencer ce boulot. Vous voulez savoir ce que l’on m’y a appris. Cela m’est interdit, mais c’était du domaine de la sécurité."

A ce point de notre bref échange, elle me fit savoir qu’elle était au regret de me refuser d’embarquer dans l’avion. Elle devait présenter mon passeport à son supérieur. Son supérieur est plus âgé.

“Quelle est l’origine de votre nom ?” me demande-t-elle d’un ton peu amène.

Au fond, elle n’est plus une enfant, me dis-je et je décide alors : Dans ce cas, moi aussi, je vais être peu amène avec elle : "Je refuse de répondre à des questions qui n’ont ni queue ni tête," lui dis-je.
“Fort bien, vous n’embarquerez pas dans cet avion !” m’informe-t-elle. “Et, vous, quel est votre nom ?” je lui demande, “parce-que je compte porter plainte conte vous.” — “Avec plaisir en ce qui me concerne, je m’appelle Anastasia.” — “Mais quel est votre nom de famille ?” — “Anastasia de l’équipe de Boris, je ne suis pas autorisée à vous en dire plus,” me dit elle, se tournant légèrement et chuchotant quelque chose d’inaudible dans son oreillette. “Je viens d’appeler Boris, il arrive, et va s’occuper de vous” me menace-t-elle, me tournant cette fois complètement le dos, et refusant de répondre à mes questions.

Là, je commence à devenir de moins en moins patiente.

Tous les passagers avaient déja pu prendre place. Le poste allemand de la police des frontières était du reste à deux doigts de fermer. Un stewart informe tout le monde de la fermeture imminente de tous les accès à l’avion.
Me voilà menacée de me trouver bloquée dans un pays étranger pour moi.

Je me tournai vers Anastasia, et lui dis : “Hammerman signifie “l’homme marteau.” — “Et Nieraad, ça veut dire quoi ?” me demanda-t-elle. “Je n’en sais rien du tout”, espérant avoir enfin pu trouver un échappatoire, ce qu’elle refusa tout net.
“Si vous ne me répondez pas, vous n’embarquez pas dans cet avion. C’est Boris qui décidera.”

Mais Boris tardait à venir. Le jeune officier de sécurité me regardait bizarrement, tandis que son collègue, un peu plus âgé, ne me regardait pas du tout. Je pouvais deviner sans peine, à leurs regards noirs, la colère à peine contenue des agents se tenant derrière la petite vitre, pressés de finir leur journée. Je sentais très clairement, que je n’étais pas la bienvenue ici. Plutôt désagréable à vivre. Je commençai alors à prendre peur : à force, j’allais vraiment le rater mon avion.

Alors arriva Boris. Plutôt beau gosse, souriant, balançant entre deux âges.
Il prit mon passeport des mains d’Anastasia, m’invita à le suivre un peu plus loin dans le couloir, et me fit savoir tout de suite, que tout irait bien.
“Il faut les comprendre, ils sont sous pression,” s’excusa-t-il. “Ne soyez pas en colère contre eux, ce n’est pas rien d’être responsables de la sécurité.”

“En quoi mon nom de famille a-t-il à voir avec la sécurité, et pourquoi je me trouve retenue à cause de cela, comme dans les points de contrôle des aéroports israéliens ?” lui demandai-je. — “C’est qu’un si long nom de famille, forcément, on se pose des questions, m’expliqua-t-il. “Vous devez comprendre, c’est aussi votre propre sécurité que nous assurons, et donc, on ne doit pas tout vous dire non plus, ni répondre à toutes vos questions. Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage.”

“Fort bien,” osai-je lui dire en guise d’adieux, maintenant que j’avais enfin mon passeport bien en mains.

Que retenir de tout cela ? Nous sommes alors quatre Israéliens : une Polonaise, une jeune femme libyenne, et un couple de Russes. Eh bien, heureusement que, parmi nous, ne figurait aucun Arabe.

Il faut en effet savoir que tous mes amis Arabes israéliens, sans exception, ont droit à un tout autre traitement. On les conduit dans une pièce dite de sécurité, où ils sont interrogés longuement avec, en prime, obligation de se dévêtir.
Et pourtant aucun d’entre eux, n’a commis le quart de ce que j’ai à mon passif : J’appelle à la désobéissance civile, à ne pas se soumettre aux interdictions de BDS, je transporte en toute illégalité des Palestiniennes avec leurs enfants, depuis la Cisjordanie pour qu’ils puissent se baigner dans la mer, et je rends visite à des amis palestiniens dans des communautés où les Israéliens n’ont pas le droit de se rendre.
En résumé, je suis une citoyenne qui a choisi de vivre libre. Libre de voir qui je veux, ce que je veux, de commenter comme je le souhaite, d’avoir les amis que je souhaite, d’être politiquement active et, en faisant tout cela, j’enfreins beaucoup de lois israéliennes, toutes aussi illégales les unes que les autres.

Mais ce n’est pas pour tout cela, que je suis retenue aux points frontaliers. Si j’y subis toutes ces tracasseries, c’est uniquement en raison du nom de famille, que m’a légué mon dernier mari.

Vraiment, pour le moment, j’ai plutôt de la chance : Pour les Juifs, Israël est encore une démocratie, bien que tout cela batte sérieusement de l’aile en ce moment.

Il est vrai que, récemment, j’ai été retenue peu de temps à un barrage militaire, connu sous le nom du tunnel, qui s’apparente à un poste frontalier.
Je revenais d’une visite à un ami habitant un village palestinien.
J’étais très surprise. Cela ne m’était jamais arrivé, même à une Juive israélienne criminelle de longue date comme moi.
Et pour tout dire, je ne comprends toujours pas pourquoi la soldate en poste m’enjoint de m’arrêter, puis m’autorisa à reprendre la route.

“Alors, Ilana, ça roule ?” me demanda-t-elle. “Walla !” lui répondis-je, toute ébahie, “Comment sais-tu que je m’appelle Ilana ?”— “On sait tout sur toi ici,” me répondit elle, sur un ton plutôt bienveillant. “Et maintenant, conduit prudemment.”

Avant de partir, je pouvais toujours voir ce qui se passait au niveau "normal" du checkpoint. De ce côté là, se trouvaient des bus et des voitures, retenus depuis longtemps, dont les passagers et conducteurs étaient tous des Arabes israéliens.
Certains furent contraints de rebrousser chemin, la plupart purent enfin passer, non sans avoir auparavant subi fouilles et interrogatoires en règle, semant ainsi de dangereuses graines d’amertume, d’humiliation, et de colère.

Alors, tous ces gens du staff de sécurité de l’aéroport de Berlin, comme leurs pairs des checkpoints qui quadrillent toute la Cisjordanie, que savent-ils au juste ? Ce qui est sûr, c’est qu’ils se complaisent dans l’ignorance de la chose la plus importante à savoir, comme le fait la grande majorité des Israéliens d’aujourd’hui.
Ils refusent d’admettre qu’ils perdent un temps fou dans de pointilleux et non moins absurdes contrôles, alors que le vrai danger, tant pour les Arabes que pour les Juifs, réside dans la politique, belliqueuse et violente, que mène l’Etat d’Israël.

Mais, le plus grave, ce sont sans doute ces milliers de Juifs israéliens, qui savent tout cela — car jamais plus qu’aujourd’hui, les choses n’ont été aussi clairement présentées, sans fard et sans détour—, et n’ont pas la moindre once de courage pour se soulever et se rebeller contre cette politique. Même si agir ainsi, en tout cas pour le moment, ne requiert nullement de faire preuve d’héroïsme.

La prochaine fois qu’on me posera la question, poliment, dans un aéroport, peut-être répondrais-je que l’origine du nom Nieraad est iranienne. Aurai-je encore le front et l’audace de lancer un sabot dans les rouages de toute cette machinerie raciste ?"

par Ilana Hammerman, traductrice et écrivain israélienne née à Haïfa le 15 septembre 1944

(Traduit par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : Haaretz

CAPJPO-EuroPalestine

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