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"La dalle de marbre de l’occupation", par Gideon Levy

dimanche 3 novembre 2019

Nouvelle démolition la semaine passée de la maison de la famille d’Islam Abu Hamid, un résistant à l’occupation israélienne, qui, comme le reste de sa famille, ne se laisse pas intimider par les "représailles" israéliennes. Portrait et commentaires de Gideon Levy dans Haaretz.

"Il s’appelle Islam Abu Hamid. Au pire, c’est un "meurtrier", au mieux un " terroriste". Voilà, pour ce qu’il en est du lexique utilisé par l’occupant, quant il a affaire à un adversaire qui ose user de violence à son tour. Islam Abu Hamid n’est pas le seul dans sa famille à refuser de jouer les dociles moutons devant les troupes d’occupation. Ils sont quatre à avoir été condamnés à perpétuité pour avoir résisté, par la force, aux forces d’occupation.

En mai 2018, alors que la maison familiale, située dans le camp de réfugiés palestiniens d’Al-Amari, en banlieue de Ramallah, (Cisjordanie occupée), était envahie par les troupes d’occupation, Abu Hamid jeta sur ces militaires de l’unité Duvdevan, une dalle de marbre, seule arme dont disposait ce partisan à portée de ses mains. Le coup fit mouche, et atteignit en pleine tête, l’un de ces si courageux envahisseurs israéliens. Soit, en l’occurrence, un certain Ronen Lubarsky, tué sur le coup.

Ne doutons pas un seul instant que, s’il avait été israélien, Abu Hamid eût été encensé par la société israélienne dans son ensemble, pour avoir su trouver en lui autant d’audace, de culot, de bravoure, face à l’ennemi. Son héroïsme serait enseigné dans les écoles, et serait un exemple à suivre dans les rangs de l’armée israélienne ; David contre Goliath, armé d’un simple marbre en béton, contre des militaires harnachés d’armes et de haine. Oui mais voilà, il se trouve qu’Abu Hamid a le tort d’être Palestinien. Alors, comme il convient dans le cas présent, on ne parlera pas d’héroïsme, puisqu’il ne peut qu’être un "terroriste", et dans ce cas, les juges israéliens, tels de braves petits soldats de bois, condamnent, machinalement, à la perpétuité.

Ainsi, le lieutenant colonel Eti Adar, juge militaire de son état à ses heures perdues, qui fait figure de modèle en matière d’autorité morale dans notre ’société bien propre sur elle’, sait aussi se montrer très inspiré par les muses. Sans doute touché par ces dites muses, dans une envolée lyrique,il a clamé :
“S’en prendre délibérément, et de façon intentionnelle à la vie d’un être humain, c’est, ni plus ni moins, s’attaquer au caractère sacré de la vie, soit à l’une des pierres angulaires sur lesquelles repose toute société humaine digne de ce nom.”

Que tout cela est bien dit. Si terriblement bien dit. Et, assurément, quel dommage que de telles paroles, si sages et profondes, ne soient pas dans le crâne des militaires qui, jour après jour, assassinent les Palestiniens de Gaza qui ont le tort de manifester sur leur propre terre contre le blocus inhumain, illégal et immoral made in Israël, ni dans celui de leurs collègues de la police qui tirent mortellement sur tout Palestinien tenant (ou non), un couteau ou une paire de ciseaux.

Mais bon, contre quelqu’un comme Abu Hamid, l’armée israélienne a une soif inextinguible de revanche et, pour apaiser celle-ci, la démolition de la maison où vit la famille d’Abu Hamid s’impose. Vladimir, le père de Lubarsky, est lui-même monté au créneau en réclamant d’urgence au gouvernement qu’il procède, sans délai et sans détour, à la démolition totale de la maison et, cela va sans dire, à l’exécution d’Abu Hamid. Puis ce fut au tour du Mahatma Ghandi à la sauce israélienne, j’ai nommé le ministre de la défense en personne, Avigdor Lieberman qui, lui aussi très inspiré, à su faire preuve d’une grande délicatesse toute en poésie s’agissant d’ Abu Hamid : “Le terroriste dégueulasse, que son nom aille dans les poubelles de l’histoire.”

"Une opération très audacieuse, demandant beaucoup de courage."

Voilà comment le haut staff de l’armée israélienne décrit la démolition de la maison familiale d’Islam Abu Hamid. Dans un clip de propagande où se vantent nos braves militaires de leur audacieux courage, on peut voir une zone entourée de quatre cercles tracés en rouge, histoire de bien montrer le danger que cette dite-zone représente à nos valeureux combattants...

“Des fauteurs de troubles à la paix, qui se barricadent sur le toit le plus en hauteur” le tout accompagné d’une voix qui, tout en pathos, nous annonce : “Dans dix minutes la maison sera entièrement détruite. A tous les combattants, chapeau, vous êtes magnifiques.” Le quotidien en hébreu Yedioth Ahronoth en tartine toute une page, avec en première de couverture ces mots : “Duvdevan prend les choses en main” (16 décembre 2018) après que les camarades du soldat tué eurent l’honneur de recevoir, en cadeau de consolation, l’honneur de procéder, eux-mêmes, à la démolition.

Ainsi, eut lieu, pour la troisième fois, dans le camp d’al-Amari, la démolition de cette maison. On assista, jeudi dernier à la démolition définitive de ce que la famille avait essayé de reconstruire. Cette fois, il ne reste plus rien. Les très inspirés et éclairés magistrats que sont Yael Willner et Dafna Barak-Erez qui siègent à la Cour Suprème, ont interdit toute reconstruction jusqu’à ... la fin des temps. Notons au passage que cette maison se situe en zone A, laquelle zone est censée se trouver sous souveraineté palestinienne. Mais bon, à quoi bon le mentionner me direz-vous ?

Il y a trois jours, les troupes d’occupation ont à nouveau envoyé leur soldatesque faire oeuvre de bravoure, rasant tout ce qui pouvait se trouver sur leur passage, et les pros de la com, pardon de la propagande, sont déjà au travail pour nous concocter un super clip. Histoire de nous persuader que l’arrestation, l’emprisonnement, les coups de feu sur des civils, sont nécessaires au bon maintien de l’ordre. Cet ordre qui interdit tout droit à la résistance à l’occupant.

"Faire preuve de dissuasion" : Voilà ce que proclame Israël, pour justifier les agissements de ses troupes d’occupation.

Il n’y a pas de plus grand bobard : L’armée israélienne sait pertinemment que rien n’arrêtera la Résistance. Quatre fils en prison à vie, et la détermination à résister aux troupes d’occupation est intacte. Il fut procédé quatre fois à la démolition de la maison, et pour quel résultat en matière de dissuasion ? Aucun. Et il en sera ainsi à chaque fois, car les Palestiniens sont déterminés à ne pas céder un seul centimètre carré de leur terre à l’envahisseur.

L’armée d’occupation peut démolir X fois la maison, afin de calmer les vociférations d’une famille et d’une unité militaire assoiffées de vengeance.
Car, au delà des considérations en matière de politique étrangère ou intérieure, on peut constater qu’en matière sécuritaire, la politique israélienne a surtout un aspect clinique, d’un point de vue mental ; elle vise à satisfaire des délires qui relèveraient en temps normal de la psychiatrie.

Mais revenons en à des choses somme toute, très simples. Lubarsky ne devait pas se trouver là où il se trouvait, lorsque lui fut jetée cette dalle. Tout comme l’armée d’Israel. Tant que tout cela perdurera, les dalles de marbre vont continuer de tomber sur la tête des militaires. Aucune démolition, aucune exécution, n’y mettront un terme. Cela devrait être gravé dans le marbre de l’occupation. "

Gideon Levy

(Traduit par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source Haaretz

CAPJPO-EuroPalestine)

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