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« J’ai dit ! Maman, lève-toi ! » Et j’ai réalisé qu’elle était morte »

dimanche 15 décembre 2019

A Gaza, une fillette de 11 ans a perdu ses parents, ses frères et sa maison dans le bombardement de Dar al-Balah le mois dernier. Nouveau témoignage en direct de l’enfer. Récit de Gideon Levy dans Haaretz.


Que reste-t-il du foyer de la famille Sawarka ? Un voisin a raconté à un chercheur de terrain de B’Tselem le choc qu’il a ressenti en découvrant que les maisons de Rasmi et Mohammed n’existaient plus. Khaled al-Azayzeh / B’Tselem

Noor Sawarka est une fillette de 11 ans, en classe de sixième. Le 14 novembre 2019, l’aviation israélienne a tué ses parents, Yusra et Mohammed, et ses deux frères Muaz (7 ans) et Waseem (13 ans) dans leur maison de Dir al-Balah, au centre de la bande de Gaza. Leur oncle Rasmi, sa femme et leurs trois enfants ont aussi été tués dans une attaque des forces israéliennes. Au total, ce sont neuf membres de la famille étendue qui ont péri. Noor se retrouve orpheline aux côtés de cinq frères et sœurs, dont certains par alliance, traumatisés et privés de logis. La semaine dernière, elle a raconté le désastre qu’elle a subi avec sa famille à Olfat al-Kurd, chercheur de l’ONG israélienne B’Tselem basé à Gaza.

« Cette nuit-là, j’étais à la maison. Tout le monde dormait et m je me suis réveillée à cause d’un bruit d’avions. Puis j’ai entendu un vacarme étourdissant quand ils ont bombardé la maison. Mes sœurs Nirmin et Reem dormaient à côté de moi. Je me suis précipitée dehors à travers l’obscurité totale car l’électricité avait été coupée par le bombardement. J’ai entendu trois bombes en quelques secondes. A cet instant j’ai aperçu Nirmin qui essayait aussi de s’enfuir mais sans y parvenir parce que ses jambes étaient touchées.
« Je me suis éloignée de la maison et quand le bombardement s’est arrêté j’y suis retournée et j’ai commencé à chercher mes sœurs. A la place de la maison, il y avait un tas de ruines et de grands cratères. J’ai trouvé Wissam, la femme de mon oncle, et ses enfants et ensemble nous sommes partis à la recherche de mes sœurs et de mes cousins. J’ai trouvé Reem, ma sœur, ensevelie dans le sable. Son visage était couvert de sang. J’ai essayé de la sauver, de l’extraire du sable. J’ai trouvé mon frère Salem et ma soeur Lama à côté de ma mère qui récitait la prière ‘Shahada’ [le fondement de la foi islamique]. Puis elle se tut. J’ai tenté de la réveiller, je lui ai dit « Lève-toi maman, lève-toi » mais elle ne m’a pas entendue. J’ai réalisé qu’elle était morte.

« Salem pleurait. Puis j’ai trouvé mon père, qui saignait. Il m’a demandé d’appeler une ambulance. J’ai couru à la boutique d’en face et j’ai demandé à son propriétaire d’appeler une ambulance. Il a appelé et je suis retourné à la maison, à notre maison détruite, auprès de mon père et de ma mère, qui étaient séparés d’une dizaine de mètres. Le temps passait et l’ambulance n’arrivait pas. Personne n’est venu à notre secours. C’était effrayant. Pendant tout ce temps, j’entendais les avions au dessus de nous. Ils me faisaient peur et je redoutais qu’ils recommencent à nous bombarder.

« Plus tard, une ambulance est venue pour nous conduire à l’hôpital et des gens ont commencé à se rassembler autour des ruines de notre maison. La première ambulance m’a emmenée avec la femme de mon oncle et ses enfants. Il y avait aussi un corps que je n’ai pas reconnu. Mon frère et mes sœurs étaient dans une autre ambulance. Arrivés à l’hôpital Shuhada al-Aqsa [à Dir al-Balah], on nous a alités et examinés. Dieu merci je n’étais pas blessée. Salem avait une sérieuse blessure au genou et je suis restée auprès de lui. J’ai vu aussi ma soeur Lama et cela m’a un peu rassurée. Je suis restée à l’hôpital jusqu’au matin puis je me suis rendue chez ma grand mère paternelle. Mes soeurs Reem et Nirmin sont restées à l’hôpital.

Je n’ai pas su qui avait été tué jusqu’à ce que je retourne à l’hôpital :une de mes soeurs, deux frères, ainsi que ma tante, mon oncle et trois de mes cousins. Ils m’ont dit que mon père était très gravement blessé et avait été conduit à l’hôpital Shifa [à Gaza City]. En entendant cela je suis restée figée sous l’effet du choc, je n’ai pas pleuré ni hurlé.


Noor Sawarka, au centre, entourée par ses frères, sœurs et cousins survivants. « Ils m’ont pris tout ce qu’il y avait de beau dans ma vie. Ils ont fait de nous des orphelins » Olfat al-Kurd / B’Tselem

« J’étais paralysée, je ne pouvais ressentir aucune émotion. Depuis que l’armée israélienne a bombardé notre maison et massacré ma famille je n’ai pas crié, même pas quand j’ai fait mes adieux aux victimes avant les funérailles. Je les ai seulement regardées et j’ai ressenti une profonde tristesse. Je n’arrivais pas à croire ce qui nous était arrivé. Tous les gens venus nous consoler pleuraient en m’étreignant et en m’embrassant et moi seule je ne pouvais pas pleurer.

« Mon père resta à l’hôpital dans une situation critique pendant environ une semaine. Quand j’ai appris qu’il était mort lui aussi mon corps a commencé à trembler. J’ai éprouvé une panique terrible. Quand j’ai aperçu son corps j’ai fui. Je ne pouvais pas le regarder. Trois semaines ont passé depuis qu’ils ont été tués. Ils me manquent beaucoup, surtout mon frère Muaz, que j’aimais particulièrement. Nous étions très proches.

« J’évite de retourner à l’endroit où se trouvait notre maison. Je me rappelle mes frères, Mère, Père. Je me rappelle comment j’étais assise aux côtés de mes cousins, comment nous jouions ensemble. Les moments où toute la famille était rassemblée autour de la table pour le repas. Comment ma mère s’assurait qu’avec mes frères et sœurs nous accomplissions nos tâches ménagères. Je me souviens de mon frère Waseem, qui voulait toujours gagner quand nous jouions et qui voulait que je fasse tout ce qu’il voulait : « Apporte-moi ci et apporte-moi ça ». Nous étions la plus heureuse des familles et soudain, en un éclair, mon bonheur a disparu.

« Il y a environ une semaine, je suis retournée à l’école. On m’a donné des livres, un cartable, un uniforme, tout neufs parce que mes affaires ont été ensevelies sous les ruines pendant le bombardement. Je n’arrive pas à me concentrer pendant la classe. Je continue à penser à ma famille et au désastre qui m’est arrivé. Maintenant j’ai peur tout le temps, surtout la nuit. Quand j’entends les avions, cela me terrifie. Pourquoi nous avoir bombardé nous, des enfants en train de dormir dans leur maison ? Que leur avons-nous fait ? Nous n’avons rien fait à l’armée israélienne, cette armée qui m’a pris ma mère et mon père, mes frères, ma tante, mon oncle et mes cousins. Ils ont pris tout ce qu’il y avait de beau dans ma vie. Ils ont fait de nous des orphelins."

(TRrduit par Phillipe G. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : Haaretz

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