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Leaders arabes et sionistes : la longue histoire d’une coopération secrète, par Joseph Massad

mardi 25 février 2020

Contrairement à la légende, les régimes arabes ont toujours placé leurs intérêts personnels avant ceux du peuple palestinien, comme l’illustre cet article de Joseph Massad, Professeur de Politique Arabe moderne à l’Université de Columbia, à New York.

Ces derniers mois, les dirigeants israéliens ont tout fait pour se rapprocher de leaders arabes, dans les pays du Golfe, au Maroc et au Soudan notamment.
Ces pays "auraient finalement compris qu’Israel n’est pas leur ennemi", à en croire la plupart des medias. C’est faux, écrit Joseph Massad dans Middle East Eye.

"La plupart des dirigeants arabes du 20ème siècle ont entretenu des relations cordiales avec l’état colonial, et le mouvement sioniste avant lui. Ce récit légendaire de résistance, relayé tant par les arabes que les israéliens, laisse à penser que les pays arabes ont jusqu’ici fait passer les droits des Palestiniens avant leurs propres intérêts économiques. Comme si la dynamique de coopération était un phénomène nouveau.

Prenons l’exemple du Soudan : il y a deux semaines le commandant Abdel Fattah Al Burhan rencontrait Netanyahu en Ouganda. Dès les années 50, cherchant à obtenir son indépendance, le Soudan avait déjà compté sur l’appui d’Israël. D’ailleurs une fois chose faite, en 1957, Golda Meir rencontrait en secret à Paris le premier ministre soudanais.

La coopération se poursuivit dans les années 1980 quand le Soudan facilita le départ des fallachas, les Juifs éthiopiens, vers Israël où la majorité d’entre eux furent envoyés vivre dans les colonies illégales.

En 2016, le ministre des affaires étrangères soudanais tentait de faire lever les sanctions économiques américaines appliquées à son pays grâce à la mise en place de relations diplomatiques officielles avec Israël.

Et l’exemple soudanais ne constitue nullement l’exception à la règle. Une règle historique.

En effet, le 3 janvier 1919, deux semaines avant que ne débute la conférence de Paris, l’émir Faysal Ibn Al-Hussein, futur roi d’Irak, signa un accord avec le président de l’organisation sioniste mondiale Chaim Weizmann. Il acceptait l’implantation d’une majorité juive en Palestine, afin de devenir, en échange, souverain d’un royaume indépendant sur le territoire syrien. Ses ambitions furent mises à mal par les velléités impérialistes françaises, mais l’accord fût néanmoins mis en avant par les sionistes à la conférence de paix de Paris.

Son frère l’émir Abdullah de Transjordanie collabora toute sa vie durant dans l’espoir de devenir roi de Jordanie et de Palestine. Cela mena à son assassinat en 1951.

Dans les années 60, son petit-fils le roi Hussein de Jordanie autorisa le premier meeting secret entre officiels jordaniens et israéliens. Dans les années 70, il se rendait lui-même régulièrement en Israel pour de telles rencontres. À tel point qu’il devint ami avec Yitzhak Rabin, l’homme qui expulsa la population palestinienne de Lyddah en 1948 et qui initia la politique du "brisez-leur les os", en 1987, durant la première intifada.

Au Liban, c’est une part importante des maronites, dont les tristement célèbres phalangistes, qui s’allièrent aux sionistes dès les années 40 dans le but d’instaurer une république chrétienne calquée sur le modèle sectaire israélien.

Dans les années 50, les nationalistes tunisiens de Neo Destour rencontrèrent les israéliens afin de se libérer du joug français, occultant ainsi que leur nouvel allié était lui-même une puissance coloniale. Ces liens se maintinrent sous le règne de Bourguiba jusqu’en 1987.

Avec les pays du Golfe, les relations ne font que s’étoffer, secrètement ou non, depuis 1991.

En fait dès les années 1960, Israël vint en aide à l’Arabie Saoudite afin de l’aider à maintenir sa domination sur le Yémen. Elle lui fournit armes et finances pour lutter contre les républicains yeménites. La coopération se poursuit aujourd’hui de plus en plus ouvertement entre ces deux pays, sous couvert de la "menace iranienne" et de ses alliés dans la région.

Lors de sa récente tournée américaine, le prince héritier saoudien Mohamed bin Salman (MBS) a été jusqu’à déclarer à « 60 minutes » que le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, « ressemblait beaucoup à Hitler » et estimé, dans une interview à "The Atlantic" que les Juifs "ont le droit de posséder la terre de Palestine".

Les Palestiniens doivent « se taire » ou faire la paix avec l’occupant israélien, qui les massacre depuis plus de 70 ans, estime MBS.
"Au cours des dernières décennies, les dirigeants palestiniens ont raté une opportunité après l’autre, et ont rejeté toutes les propositions de paix qui lui avaient été données" , a-t-il affirmé lors d’une réunion avec des organisations juives américaines à New York le mois dernier.

Et il a annoncé, pour la première fois publiquement, que la question palestinienne n’était pas une priorité pour le gouvernement saoudien, qui "a des questions beaucoup plus urgentes et importantes à régler... comme l’Iran."

Les relations les plus chaleureuses furent toutefois entretenues avec le Maroc, particulièrement à partir de l’arrivée au pouvoir d’Hassan II.
A partir des années 1960, par le biais d’accords secrets, Israël a obtenu du Maroc de faire main basse sur les Juifs Marocains qui ont été installés pour la plupart dans les colonies israéliennes.

En 1963, un accord était conclu avec le ministre marocain Mohamed Oufkir, pour qu’Israël forme ses agents secrets, contribuant à la répression des opposants et à l’assassinat de Medhi Ben Barka. en 1965.

En 1976, Yitzhak Rabin était secrètement invité au Maroc par Hassan II, mais en 1986, c’est au grand jour et en grandes pompes que Shimon Peres était reçu au Maroc. En 1994 les échanges de renseignements entre les deux pays étaient devenus officiels.

En 2018, une nouvelle rencontre eût lieu à l’ONU : si le Maroc soutenait le plan "de paix" (sic) de Trump, Israël ferait en sorte que les États-Unis reconnaissent la domination marocaine sur le Sahara occidental.

La coopération avec l’Égypte est quant à elle officielle depuis la fin des années 70.

Poignée de mains entre le président Hosni Mubarak et Benjamin Netanyahou, le 11 Mai 2009.

Aujourd’hui, Sissi envisage la construction de son propre mur de séparation à la frontière avec Gaza.

De manière générale, les visites de dirigeants israéliens, d’officiels, de sportifs, se sont enchaînées depuis 1991 dans la plupart des pays du Golfe.
La diplomatie des régimes arabes n’a jamais été guidée par la défense des droits des Palestiniens mais par l’intérêt personnel de leurs dirigeants, faussement qualifié d’intérêts "nationaux".

Et depuis les accords d’Oslo, qui ont fait de l’Autorité Palestinienne un outil aux mains de l’occupant, ces histoires d’amour sont devenues plus simples à assumer, en public ou en privé.

Mais contrairement aux élites politiques et économiques, bon nombre d’intellectuels — en tout cas, ceux qui ne laissent pas corrompre financièrement— et les peuples ne se laissent pas avoir, et continuent à percevoir l’état colonial comme un ennemi", conclut le Professeur Massad.

(Traduit par Sarah V. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : https://www.middleeasteye.net/opinion/love-affair-between-arab-rulers-and-israel

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